BDSM Takato Yamamoto L'Imaginaire Erotique Au Japon Agnès Giard

              Couverture du livre © Albin Michel : Image Takato Yamamoto.

 

 

Celui de ce soir est ce que l’on a pour coutume d’appeler un « Beau Livre ».

Je mets les majuscules exprès.

Beau libre, livre d’art, bien présenté, objet rare...

De ceux qui s’offrent en ces jours de fête et qui marquent  une attention particulière envers la personne qu’on a choisi de gâter.

Le fameux  « Plaisir d’offrir, joie de recevoir ».

A titre personnel, j’aime autant que l’on m’offre un « bon » livre, même dans une édition de poche, même venu de chez un bouquiniste.

 

« L’Imaginaire Erotique au Japon » d’Agnès Giard, publié en novembre 2006 chez Albin Michel est les deux à la fois, beau et bon.

On peut en lire ici un éloge circonstancié sur le site de la FNAC.

Aussi ne vais-je pas m’appesantir sur ce qui a déjà été dit et bien dit.

 

J’ai lu le livre avant d’en parler sur ce blog.

C'est-à-dire que l’ayant en ma possession depuis plus de six semaines, j’ai fait avec lui ce que l’on n’est pas censé faire avec ce type d’ouvrages : je l’ai lu linéairement de A à Z.

En conséquence, je puis être entièrement d’accord avec sa « critique » : oui, il représente une somme de travail colossale, oui, la personne qui l’a écrit semble bien l’une des spécialistes du Japon en France.

Oui, l’iconographie est impressionnante et, de plus, reproduite avec un soin rare (on remarque toutefois quelques absences étonnantes dont celle de Nobuyoshi Araki).

Le format donne une sensation « confortable » pour « passer du temps » avec lui, ce qui, là encore, n’est pas toujours le cas pour les Beaux Livres.

Et enfin, pour un objet-livre de cette qualité, le prix (35 euros) est plus que raisonnable.

 

Mais, parce que je vous recommande ce soir très chaudement cet ouvrage, je vais me permettre de lui apporter certaines critiques.

 

Outre le fait [avertissement parental, sourire! ndlr] qu’il n’est pas à laisser à portée de vue de tous les yeux (et on sait que je suis peu « bégueule » quant aux livres d’art qui sont chez moi et sur lesquels mon enfant peut « tomber » par hasard mais là, j’ai mis sous clé...) il est des points ne m’ont plu que moyennement.

 

J’analyse en général un livre sur l’impression qu’il laisse à la fin par rapport à ce qu’il « voulait » être.

Et ici, il y a le fait que cet « Imaginaire Erotique au Japon » donne, une fois achevé, le sentiment d’avoir surtout parlé d’une subculture contemporaine (même en saisissant chaque fois que possible l’occasion de relier certaines « pratiques » à leurs origines socio-artistico-historiques) qui est très liée au BDSM (et même carrément au SM car je doute que les Japonais utilisent l’acronyme que nous employons en Europe) ou au fétichisme.

 

L’imaginaire érotique au Japon n’est-il réellement fait que de cela ?

Ou bien y a-t-il dans ce livre un parti pris de ne le voir qu’avec ce bout de la lorgnette ?

Je ne suis pas suffisamment spécialiste de cette culture japonaise pour trancher franchement.

 

De la même façon, la place est, selon moi, trop largement laissée aux seuls XXème et XXIème siècles.

Ce qui donne qu’une partie de l’imaginaire érotique au Japon montrée dans ce volume paraît très clairement asservie au monde du commerce, des objets, des lieux etc. dont on a un bénéfice financier à tirer.

Ici, il y aurait de quoi discuter des heures sur le sens du mot « imaginaire ».

Pour moi, ce qui se vend ne répond pas fatalement à un besoin engendré par les « fantasmes » mais est parfois créé artificiellement comme une nécessité qui se révèle ensuite surtout...d'ordre économique pour l'industrie d'un pays.

Un ou deux chapitres du livre m’ont donné ce sentiment d’être de ce fait hors-sujet par rapport au titre et à cette notion d'imaginaire.

 

Il y a aussi, toujours selon moi, un malaise dans le choix de « présentation » fait par l’auteur.

C’est avant  tout une question d’ordonnancement  

Ce livre comporte onze chapitres.

Lorsqu’on parvient à la fin, on se demande pourquoi on a commencé par le chapitre « La culture des petites culottes ».

Les chapitres trois et quatre « L’eau et les tentacules » et « Histoire de revenants » auraient dû logiquement ouvrir le livre si l’on s’était soucié d’une chronologie parfaite dans la manière de « faire le pont » entre ce qui se voit aujourd’hui et les temps reculés qui en sont les racines.

 

Et  pourquoi avoir placé en fin de chapitre (et non au début) les références lorsque l’auteur trouvait appui dans l’Histoire Japonaise (artistique ou sociale) pour expliciter les raisons de telle ou telle tendance actuelle ?

L’inverse eût été nettement plus clair et donné au propos plus de force.

Je crains que certains lecteurs sérieux (pas ceux qui se feront des chatouilles sur les images) n’aillent pas toujours au bout des chapitres (le livre fait tout de même 330 pages et, je le répète, n’est pas de ceux que l’on lit « naturellement » d’un bout à l’autre sur un laps de temps déterminé) et finissent par avoir une idée fausse du même coup.

 

Les pratiques évoquées sont tellement et surtout uniquement (c’est cette unicité qui m’a gênée du début à la fin de ce livre) du domaine sadique, masochiste, humiliant, violent, ou bien encore fétichiste ou transgressif qu’elles posent la question d’une spécificité de la culture japonaise à adhérer à celles-ci en raison de son Histoire.

Ou alors, encore une fois, l’auteur n’aura focalisé que sur ce qui est « à la mode ».

 

On pourra s’étonner que ce soit moi qui sois troublée des « fondations » purement Fetish-SM sur lesquelles repose ce livre.

Cette surprise est seulement due au fait que je compare avec la littérature contemporaine (puisque cet ouvrage fait la part belle à notre époque) que je connais.

Si l’on s’en tient aux deux très célèbres Murakami (qui n’ont aucun lien de parenté) : Ryû et Haruki, les romans du premier relèvent, oui, de l’« imaginaire érotique » présenté dans ce livre.

Ceux du second pas du tout.

Et pour ce qui est des visiteurs étrangers, si l’on retrouve bien ici le Japon de Slocombe, on n’y voit nulle part celui de Brautigan.

C’est ce qui m’interpelle dans ce fond unique.

 

Maintenant que j’ai émis ces quelques réserves, il me reste à dire que je suis ravie d’avoir ce livre qui m’a apporté énormément sur le Japon, puisque les sujets évoqués le sont toujours avec toute la profondeur et les explications nécessaires (présence à chaque page de glossaires etc.) et du fait qu’il ait été conçu et concevable en France.

 

Si je ne l’avais pas déjà acheté, j’aurais souhaité que ce soit celui-ci que le Père Noël pensât à mettre dans mes petits souliers.

Amoureux du Japon comme moi ou simples curieux, c’est LE livre à ne pas manquer pour vous cette année.

A se procurer pour soi-même, à offrir donc, ce qui comme pour tout autre livre, n’empêche pas (c’est même souhaitable d’ailleurs) d’en faire une lecture tout aussi critique qu’enchantée, les deux choses n’étant pas contradictoires.