L'Attachée Roman de Raymond Jean 1993

                            Couverture © Babel Poche : « Portrait de Mehmet le Conquérant »

                                  Miniature du XVème siècle - Musée de Topkapi - Istanbul.

 

 

 

Celui-ci sera un cadeau que vous vous ferez à vous-même (c’est un livre de poche !).

 

 

L’une des meilleures surprises de cette année 2006 aura été la réédition chez « Babel Poche » de « L’Attachée », un roman de Raymond Jean datant de 1993.

 

Né en 1925, Raymond Jean qui a été durant de longues années Professeur de Lettres à l’Université de Provence (il y fut notamment l’enseignant de Gabrielle Russier dont il devait ensuite préfacer les « Lettres de prison » de son essai « Pour Gabrielle ») est aussi un poète, un romancier et un homme politiquement engagé, proche du PCF.

 

On lui doit « La fontaine obscure, une histoire de sorcellerie en Provence au XVIIème siècle », remarquable roman hélas aujourd’hui introuvable, sur un thème proche de celui des « Diables de Loudun » mais aussi le célèbre « La lectrice », publié en 1986 et adapté au cinéma par Michel Deville en 1988, avec Miou-Miou, lisant « Les 120 journées de Sodome » à un Pierre Dux, magistral magistrat en retraite…

 

Malgré son titre « attachant » et l’évocation d’une œuvre d’art (l'Andromède, peinture d'Ingres), « liée » pour de bon, elle, mais sur quatre lignes d’une seule page, « L’Attachée » ne fait pas référence au bondage, pas plus qu’il n’appartient à la littérature BDSM….

Et pas non plus à la littérature érotique.

 

Ce roman que je recommande à tous pourrait aussi être défini comme une fable amère qui apporterait une réponse à la question « Qu’est-ce qui est tangiblement obscène dans la société actuelle ? »

 

Martine, jeune Agrégée de Lettres en provenance d’Aix, préfère ne pas céder à un chemin tout tracé et choisit de devenir Attachée Culturelle dans une Ambassade Française d’un pays du Moyen-Orient.

Elle en profitera -pense-t-elle- pour rédiger la thèse qu’elle fait sous l’égide de son professeur d’université sur un sujet scabreux.

Alors que ses camarades travaillent sur Zola, sur Cézanne ou sur Louise Colet et d’autres (tous Aixois), elle refuse Sade (Aixois à sa façon) pour entreprendre de « tenter un travail de synthèse sur toutes les écritures érotiques et même pornographiques, anciennes et modernes. »(page 17)

Elle embarque donc dans l’avion des caisses et des caisses de livres licencieux.

 

Trop jeune, trop avenante, trop libre.

Elle attire bientôt l’attention de toute la communauté française de la capitale et même la concupiscence du cheikh du coin et de quelques autres…

C’est un scandale larvé qui commence lorsque la femme du Premier Conseiller de l’Ambassade découvre ses livres et les feuillette.

Martial, Laclos, Sade, Klossowski, Bernard Noël et tant d’autres…

Même quelques pages de « L’homme dans le couloir » de Marguerite Duras horrifient la prude dame patronnesse qui pensait que Duras était « une de nos romancières estimables » (page 48)  !

 

On avertit Martine, on la met en garde : elle passe pour une érotomane.

On l’envoie même chez un psychiatre.

Elle s’y rend par pur plaisir de la provocation.

Mais tout ce petit monde jase et lorsqu’elle dépasse les bornes en dansant, un peu ivre, en slip à une fête, elle est mise à l’index de la bonne société.

Après quelques jours de vacances à Aix, quand elle revient dans son Ambassade, l'Attachée apprend qu’elle est « détachée » en Irak pour faire profil bas, amende honorable et surtout afin que ses frasques soient oubliées quelque temps.

 

A sa descente d’avion, la première guerre d’Irak (dite la guerre du Golfe) vient d'être déclarée et Martine est prise en otage  avec les autres passagers du vol pour servir de bouclier humain à Bassora.

De la comédie on bascule dans le drame pendant toute une partie du livre où l’on est entraîné avec la protagoniste dans les horreurs du conflit.

 

Plus tard, libérée, Martine est renvoyée tout aussitôt en France où elle doit reprendre un poste d’enseignante dans un petit collège rural.

 

Elle finira par soutenir sa thèse, qu’elle a intitulée « Critique de l’érographie », la concluant d’une belle harangue à laquelle je souscris, moi qui n’ai jamais compris pourquoi une toile de nu pouvait faire scandale dans un musée parce qu’elle y est visible par des enfants (j’en profite pour faire une digression et annoncer que, sous des prétextes fallacieux, Alain Juppé et la Mairie de Bordeaux  ne participeront pas financièrement à la défense d’Henry-Claude Cousseau et de ses deux commissaires d'exposition : rappel ici ndlr) lorsque ces mêmes enfants sont quotidiennement abreuvés du réalisme de scènes d’une violence terrible au journal télévisé de 13 heures :

 

 

« La pornographie n’est pas où on la croit. Un grand écrivain polonais, Witold Gombrowicz, a écrit dans un livre célèbre qui porte ce mot pour titre : « Je ne crois pas à une philosophie non érotique. Je ne me fie pas à une pensée désexualisée.  Il a dit par là où la pornographie n’était pas. Je vais vous dire, moi, où elle est, et particulièrement aujourd’hui…[    ]La pornographie,n chers amis, est dans la monstruosité sanglante de certains événements de notre temps qui n’ont, hélas ! rien à envier aux carnages du passé, elle est dans cette guerre de l’année dernière dont j’ai été le témoin involontaire dans le Golfe, elle est dans ces affrontements imbéciles et aveugles qui, toujours, pour les meilleures ou les plus irréfutables raisons, ensanglantent maintenant des peuples qui sont presque à nos portes, elles est dans cet amoncellement de cadavres, de corps mutilés, hachés, broyés, de membres brûlés, de chairs calcinées dont vos écrans de télévision sont prodigues. L’obscénité est dans toute cette sinistre panoplie de la mort….[    ] »

 

Raymond Jean - L’Attachée - Editions Babel Poche - 2006