Robert Altman 1925-2006

                                                  Robert Altman, un regard...

                                                            Photo © ???

 

 

 

La quarantaine ne se ressent pas forcément comme une crise.

C’est un passage en tout cas. Un drôle de passage qui amène à connaître le prix du temps.

Voici que soudain il nous confère aussi un devoir de mémoire, une chose à laquelle on n’avait jamais pensé.

Parce que l’on sait désormais dans notre chair qu’un jour, « il [nous] faudra  quitter Florence » selon le titre du roman de Roger Grenier, emprunté à un vers célèbre de Dante…

Certains soirs, je vois que je fais dans ce blog de plus en plus d’hommages ou de nécrologies.

Rappeler à certains qui sont de mon âge ces êtres partis qui nous lient, proposer à d’autres, plus jeunes, de découvrir ceux qui ne sont plus là…

Et encore, je me suis fait violence pour ne pas évoquer ici le mois dernier la mort de Jacques Sternberg dont le roman « Sophie, la mer et la nuit » fut pourtant l’une des plus belles lectures de mon adolescence et plus récemment encore pour ne pas parler de ces « Feuilles Mortes » qu’on ramasse à la pelle depuis quinze ans lorsqu’on pense à Yves Montand…

Mais ce soir, c’est d’Altman que je porte le deuil.

 

 

Je parlais il y a trois soirs ici du film « Shortbus » et de cette Amérique qui fait plaisir à voir.

Celle qui ne croit pas en ses valeurs traditionnelles et réactionnaires.

 

Voici que celui qui, cinématographiquement, les a le plus transgressées nous a quittés dans la nuit de lundi à mardi à l’âge de 81 ans…

Robert Altmann, cinéaste américain, auteur du satirique film de guerre « Mash » primé à Cannes en 1970  avait dit « Je cesserai de travailler quand on m’enfermera dans une caisse et que l’on me flanquera sous terre. »

Le 8 décembre sortira sur les écrans français sa dernière œuvre au titre prémonitoire « The Last Show », film qui met en scène la faillite d’une émission radiophonique de chansons, entre docu et réalité. Il s’en dit dès aujourd’hui un peu partout que dans les coulisses du théâtre où celle-ci se déroule rôde une étrange femme en manteau blanc, allégorie de la Mort.

 

Pourtant, Altman a su rendre surtout la vie, sa flamboyance et ses désordres dans ses films volontairement iconoclastes qui ne connurent pas tous le succès, notamment aux Etats-Unis et cela même après « Mash ».

Lorsqu’il tourna celui-ci, qui le fit enfin connaître de tous, il avait déjà à son actif de nombreuses participations à des scénarii, des films de publicité pour l’industrie, un documentaire sur James Dean et même quelques longs métrages signés de lui, totalement restés dans l’ombre.

Cannes lui offrant les feux de la rampe va aussi lui permettre de « devenir » Altman.

 

Il tournera ainsi de très beaux films comme le western déroutant « John Mc Cabe » en 1972 avec Warren Beatty et Julie Christie puis en 1973 une adaptation extraordinaire (connue en France sous le titre « Le Privé ») de « The Long Goodbye », le meilleur (et de loin) roman de Raymond Chandler.

Lorsque ce film parvient sur les écrans chez nous, avec Elliott Gould dans le rôle de Marlowe, il en surprend plus d’un par des lenteurs et une focalisation sur les relations entre les deux personnages principaux. 

C’est que nous ne connaissons alors en France de ce livre qu’une version amputée de 100 pages et titrée « Sur un air de Navaja ».

Ce n’est qu’en 1992 que Gallimard nous en donnera la version intégrale (aujourd’hui disponible en Série Noire Poche) et nous nous rendrons alors compte de l’authenticité qui régnait dans la réalisation d’Altman.

 

Altman commence à montrer sa mesure réelle, celle que l’Histoire du Cinéma gardera en mémoire, la maestria dans la mise en scène de films « chorals » (aux interprètes multipliés sans fin) dès 1975 avec le fameux « Nashville ».

Dans la même veine et plus tard on trouvera l’admirable « Shortcuts » (1993) où sa caméra ironique sait rendre le meilleur des nouvelles de Raymond Carver -qui écrivait la vie non avec un stylo mais avec un scalpel- et dans lesquelles Altman est allé chercher la matière de ce film qui est quelquefois appelé aussi « Les Américains », ainsi que « Prêt-à-porter » (brillant pamphlet caustique sur l’univers de la mode en 1994).

 

Altman n’a jamais été amoureux de Hollywood qui le lui  aura d’ailleurs bien rendu en montant en épingle ses quelques flops (s’il est vrai qu’il vaut mieux oublier le « Popeye » de 1980, quel dommage, quel gâchis pour « Trois Femmes » (1977), « Un mariage » en 1978 et pour le sublime [je choisis volontairement ce mot] « Quintet », datant de 1979, opus de science-fiction métaphysique avec entre autres un Vittorio Gassman génialissime parce que filmé ici en complet contremploi...) puis en l’évinçant plus ou moins des circuits habituels dès le début des années 80, ce qui l’amena à devenir pleinement producteur.

 

Cette distance avec le cinéma-système, il aura pu la mettre en scène et avec un succès public mérité en 1992 lorsqu’il tourne « The Player » où l’acteur Tim Robbins excelle.

 

Un de ses derniers films vigoureux et rigoureux demeure « Kansas City » (1996) où il en revient à ses propres racines, le sud des Etats-Unis.

Sans la moindre nostalgie. Ce mot-là n'était pas du vocabulaire d'Altman.

 

Si l’on considère la réussite de la vie d’un homme d’art à la façon dont il aura pu donner le meilleur de soi sous toutes ses facettes, alors on peut penser qu’Altman a dû s'en aller il y a deux jours en n'emportant aucun regret.

 

Pour nous qui l'aimions et qui savons que nous l’avons salué ce soir non pour un « Long Goodbye » mais avec un coup de chapeau définitif, c’est autre chose…