Romain Slocombe Regrets d'hiver Roman Editions Fayard Noir 2006 AURORAWEBLOG

                    Couverture © Editions Fayard d’après une photo © Romain Slocombe

 

Dire que Romain Slocombe, photographe, illustrateur et écrivain français né en 1953 est un artiste fétichiste est une évidence.

Pour s’en convaincre, il suffirait d’aller voir son exposition « Medical Love » à la Galerie Hors Sol à Paris, commencée depuis le 12 mai et qui durera jusqu’au 22 juillet .  

Le rapprocher du BDSM serait une fatale ânerie. Seuls, les pratiquants du bondage « pur » pourraient, à la rigueur, considérer qu’à travers les « bandages » de  ses photographies et sa bande dessinée « Prisonnière de l’armée rouge », il est des leurs.

Comme auteur de roman, il échappe à toute classification même si ses personnages n’échappent pas aux fétichismes qui sont ceux de leur créateur.

 

Présenter le dernier roman de Slocombe, « Regrets d’hiver » publié en mai dans la collection « Fayard Noir », n’est pas chose aisée.

Tout d’abord, ce quatrième volume qui vient clore la Tétralogie japonaise de « La crucifixion en jaune », s’il est -et de loin- le meilleur des quatre ne peut être apprécié à sa juste valeur que si l’on a lu les trois précédents : « Un été japonais » (Folio Poche Policier Gallimard),  « Brume de printemps » et « Averse d’automne » (Série Noire Gallimard).

Mais avec ce dernier tome en sus, la chose aboutit à une dépense d’environ 55 euros. Il faut le dire.

 

Comme il faut dire que toutes les intrigues ouvertes dans les autres volumes trouvent ici leur conclusion et que le lecteur qui se lancerait dans « Regrets d’hiver » sans les connaître risquerait très vite de se sentir perdu. Ou de trouver ce livre brouillon, voire mauvais, même en tant que simple roman noir.

 

L’habituel narrateur, l’anglais Gilbert Woodbrooke, photographe fétichiste de japonaises en uniformes est à nouveau au Japon, redevable cette fois à son infâme galeriste, Julius B. Hacker, de lui avoir organisé une exposition couplée avec celle de Nobuyoshi Araki.

Aussi, lorsque Julius lui demande de prendre un vol pour aller négocier sur l’île de Hokkaidô la vente d’une statuette présumée de Gauguin, il ne peut le lui refuser malgré l’avis de son épouse japonaise restée à Londres qui commence à soupçonner Woodbrooke d'être peu fidèle.

 

Sous un climat glacial, il arrive dans la propriété de l’acquéreur potentiel,  un des vieillards les plus puissants du Japon, obsédé par l'oeuvre de Gauguin, capitaine d’industrie qui côtoie aujourd’hui yakusas et extrême droite après avoir été autrefois officier  pendant l’occupation japonaise en Chine.

Woodbrooke retrouve chez lui la Natsué de « Un été japonais » désormais mariée au secrétaire particulier du magnat.

Et voilà notre narrateur aspiré dans un tourbillon de très gros ennuis, non sans humour parfois car Slocombe demeure dans ce livre fidèle au style qui a fait le succès des trois autres tomes (« Averse d’automne » a obtenu le Prix « Sang d’encre » en 2003).

Parallèlement se déroule une seconde trame narrative avec laquelle les chapitres (titrés en haïkus comme à l’accoutumée) jonglent.

La jeune Kikuyo, héroïne de « Une averse d’automne » s’est échappée d’un asile psychiatrique où elle était traitée pour schizophrénie et elle erre à quelques kilomètres de Woodbrooke dans des déserts glacés, ayant « pris la personnalité » de Xu Lianying, une célèbre actrice chinoise morte durant le massacre de Nankin perpétré en 1937 par l’armée japonaise, massacre qui coûta la vie à plus de 200 000 civils et soldats chinois et fut accompagné du « viol de Nankin » où les femmes chinoises furent prostituées aux soldats japonais avant d’être elles aussi exécutées.

Deux crimes de guerre que le Japon refuse toujours de reconnaître officiellement.

 

Les deux histoires, bien sûr, en viendront à se rejoindre parmi une multitude d’autres qui « datent » des trois volumes qui précèdent.

 

Je n’en dirai pas plus de l’intrigue, comme je ne dévoilerai pas ce que seront les « regrets d’hiver » du narrateur et pourquoi « la crucifixion en jaune » s’explique enfin dans les dernières pages.

 

A ceux qui seront tentés de lire la série et plus particulièrement ce titre, j’aurais envie simplement de dire que bien loin d’être un thriller, un simple roman noir, ce livre est beaucoup plus. 

Il refait le parcours d’une période de l’histoire bien sombre et nous montre un Japon moderne qui n’a pas su trancher le cordon qui le relie à ce passé.

Bien loin de nos rêves idylliques de geishas sous des cerisiers en fleurs, Romain Slocombe nous dévoile ici la face noire de ce pays qui est sans doute celui qu’il aime le plus au monde cependant.

Le propos est corrosif, le style parfaitement adapté frappe comme un coup de poing.

Roman, oui, mais qui s’appuie sur des documents historiques (récents ou anciens) qui nous révèlent des choses que nous ignorions.

Le livre comporte des scènes de violence extrême, comme tout récit qui aborderait le thème d' exactions commises en temps de guerre. Passant par la psychologie de personnages fictifs mais qui sont les clones d'autres existant bel et bien, il est d'autant plus matière à réflexion.

 

J’ai lu ce livre il y a trois semaines. Il ne m’a pas « abandonnée » depuis tant il m’interroge sur l’âme humaine.

Je ne le conseille, bien sûr, qu’à des personnes que la civilisation japonaise fascine.

Un amateur de série noire (terme ici pris à la lettre) n’y trouverait pas son compte.

 

 

 

 

 

« Je me suis dirigé vers mon cantonnement, la copie de Gauguin sous le bras.

Arrivant au coin de Hazhong Road, j’ai entendu des pas se rapprocher, dans le silence de la capitale déserte. Des pas légers mais nombreux.Comme si des centaines de personnes défilaient tout près. Des bruits de bottes aussi. Et, bientôt, j’ai vu venir à ma rencontre une large colonne de civils chinois encadrés par quelques soldats japonais casqués, baïonnette au fusil. Je me suis demandé où ils les avaient trouvés tous ces Chinois. Pour la plupart  c’étaient des hommes jeunes, mais il y avait aussi des vieux, et quelques femmes. Tous avaient les mains liées derrière le dos. Presque tous gardaient la tête baissée, en silence.

J’ai compris tout de suite que cette colonne immense se rendait à l’abattoir. Il devait y avoir au moins cinq mille personnes. J’ai interrogé un soldat (...). J’ai demandé s’ils allaient tuer tous ces Chinois.(...) A ma question concernant les femmes, le soldat a haussé les épaules, m’a salué puis s’est dépêché de reprendre sa place le long de la colonne.(...)

J’ai, moi aussi, poursuivi mon chemin, en sens inverse de cette interminable procession funèbre. Je ne les regardais même plus, plongé dans mes réflexions. Une fois rentré, j’ai examiné la peinture. »

 

Romain Slocombe - « Regrets d’hiver » - Editions Fayard Noir - mai 2006.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’extrait choisi ci-dessous se situe lorsque le vieux Miyamoto raconte à Gilbert Woodbrooke comment il est entré en possession de son premier Gauguin (qu'il croit alors être une copie) lors du « sac » de Nankin.