Fetish Legs by Santos AURORAWEBLOG

                                                           Photo © Santos

 

 

Elle le rencontre dans une de ces soirées comme elle en fréquente mille et qui pour la plupart la laissent sans mémoire.

Il fait partie des gens qu’on ne présente pas.

 

Il s'appelle Piotr G. Il peint.

Ils sont bien loin les temps des débuts de Picasso au Bateau-Lavoir...

Le propriétaire de la galerie qui l’expose l’a fait venir à Paris après l'avoir découvert à Moscou et lui a loué un studio bien aménagé afin que le peintre puisse travailler à son aise, ici en France.

 

Il l’a appelée deux jours après. Il a eu son numéro par elle ne sait plus trop qui. Il dit qu’il veut la revoir, qu’il voudrait la peindre.

Pour la seconde fois, elle note au téléphone qu’il parle un français parfait. Et qu'il a une belle voix.

 

Le taxi la dépose à l'adresse indiquée.

La voici soudain seule dans la rue anonyme. Elle vérifie trois fois le numéro: c'est le bon.

En fait, elle se cherche des excuses.

Elle ne pourra jamais aller au-delà.

Elle ne veut pas aller au-delà.

Cet inconnu lui fait peur.

L'inconnu, en tout temps, en tout lieu, en toute situation, lui a toujours fait peur.

 

Son souffle est coupé, ses chaussures la font tellement souffrir qu'elle se dit que ça valait bien la peine d'en acheter de si chères, de si hautes,  des chaussures sur lesquelles elle est « échassière », une grue  (ce serait le coup de le dire!) qui semble n'avoir jamais appris à marcher.

Une caricature féminine, voilà ce qu'elle est .  

En ciré noir, dessous sexy, maquillée, parfumée à outrance.

Tout sauf elle.

Elle a comme un vertige, un haut-le-coeur, décide de faire demi-tour.

Comtesse aux pieds nus, elle marchera jusqu'à la plus proche station de taxi.

 

Il arrive au même instant, un immense sac de papier kraft gorgé de provisions au bras. Il salue poliment, froidement.

A la russe?

Il présente des excuses pour son retard.

 

Le studio est au troisième. Il y a un peu partout des toiles commencées amassées mais visibles. D’autres sont tournées, face au mur. On voit aussi des cadres vides, des tubes de peinture. L’odeur des couleurs acryliques imprègne l’air et coupe un peu le souffle.

 

Elle ne sait si enlever ou non le ciré souple.

En dessous, elle a une jupe portefeuille en lin. Trop courte. Comment a-t-elle pu la choisir si courte? 

Et un caraco de soie. Trop transparent. Evidemment. Elle se sent de mauvais goût. Elle a honte.

 

Il déballe ses courses, il chantonne. Et sa honte devient inexplicablement du plaisir de se savoir à la merci de cette voix.

 

Quand il a terminé, il l'invite à le suivre. A côté. Dans la pièce où il vit.

C'est lui qui, finalement, propose de  la débarrasser de son vêtement. Il le pose sur le dos d'une chaise.

Il se retourne et la fixe un instant. 

Ses yeux sont bleus. Ils ont quelque chose d'impérieux.

Elle aime ce regard comme elle aime cette voix.

 

Il y a un sofa. Elle s’assied et reste toute raide, tellement empruntée.

Il fait des pas de long en large. Il la regarde de l'oeil du peintre.

Vraiment?

Ou bien d'un oeil de voyeur, un oeil qui déshabille?

Mais n'est-ce pas, au fond, la même chose?

Un peintre n'est-il pas un  voyeur?

Elle pense que ses yeux sont bleus et que sa voix est belle.  

 

Il lui demande de prendre des attitudes, des poses.

Et elle obéit.

Parce que sa voix s'est transformée et qu'à présent, elle donne des ordres.

 

Elle fait l'impasse sur la situation absurde : le fait qu'ils n'aient pas échangé courtoisement, qu'il ne lui ait même pas offert à boire, qu'elle ne sache pas s'il y a du désir de sa part à lui dans la scène qu'ils vivent.

Et elle, est-ce du désir que cet absolu anéantissement  de sa volonté dans l' imprévisible abandon qu'elle manifeste ce soir?

 

Elle se tourne, comme il le lui demande, relève ses cheveux, comme il l'indique.

Et sous sa voix, elle ne cesse de se sentir de plus en plus minuscule.

Une modèle?

Une poupée que convoiterait un enfant aux yeux fous?

Elle voudrait qu'il vienne à elle, la renverse sauvagement, la prenne.

Et le contraire aussi.

Partir.

S'enfuir.

 

Il devise maintenant d'un ton tout à fait affable.

Il évoque les vêtements qu'elle porte, la complimente de leur bonne qualité, explique qu'en Russie aujourd'hui, seules certaines classes sociales peuvent...

Que les filles, les femmes...

Elle ne l'écoute pas. Elle n'arrive pas à suivre son discours.

Il est venu devant elle, s'est incliné et tâte le lin de la jupe, en commente la texture.

Puis, d'un geste faussement maladroit, la soulève plus qu'il n'en faut.

« Enfin nous y sommes ! », pense-t-elle.

Et elle exulte.

Une seconde seulement.

 

Car il lâche le tissu et fait un pas en arrière.

Il dit « Vous êtes très belle. Vos jambes sont étonnantes. Je le savais. Je vous peindrai mais pour ce soir, cela suffit, j’attends des invités. »

 

Elle croit suffoquer.

Elle a envie de fondre en larmes de s’écrouler sur la moquette. Il s’est bien moqué d’elle.

Elle voudrait disparaître en fumée. Elle n’a même pas de mots pour répondre.

 

La sonnette retentit.

Ce sont le propriétaire de la galerie et sa femme. Ils ont amené la maquette du catalogue de l’exposition à venir. Et du champagne.

Elle les connaît de longue date, ils ont de nombreux amis communs. Ils lui demandent si c’est vrai que Piotr va faire son portrait. 

Et voici qu’elle redevient elle-même, mondaine, et retrouve le sens de la conversation, des réparties brillantes.

Lui participe peu mais ses yeux disent tout.

 

La soirée se prolonge. Quand ils décident de s’en aller, ils se proposent aussi pour la raccompagner. Elle les suit.

Bientôt, elle est chez elle.

Il a simplement dit « Je te téléphonerai ».

 

Elle ne sait pas quand.

Mais il a conjugué le verbe au futur et dit « Tu ».

Alors qu’elle a répondu : « Je vous remercie pour tout ».

 

 

(A SUIVRE)