Berlusconi 2006

Je parlais hier ici de prudence et de la nécessité de demeurer réactifs.

Rien n’est jamais acquis.

Les élections qui viennent de se dérouler en Italie nous le démontrent.

A la surprise générale, tous sondages démentis, la coalition de Romano Prodi  n’a pas pu amener à une alternance claire. Il semblerait (je préfère employer le conditionnel) à cette heure qu’elle obtienne cependant la majorité à l’Assemblée et au Sénat mais sur le fil du rasoir et seulement grâce aux votes des Italiens de l’étranger.

Avant que l’on ne me fasse quelque procès en « légitimité d’expression », je rappellerai que je suis à moitié italienne et que j’ai vécu dans ce pays.

 

Quelques remarques préliminaires :

-L’Italie est une « jeune » république qui ne date que de l’après-guerre.

-Le peuple élit les assemblées mais pas le Président de la République qui a un rôle plutôt honorifique. Par contre celui-ci nomme (après consultation de la Chambre) le « Président du Conseil » (Premier ministre) qui, lui, forme le gouvernement et détient le pouvoir.

-Parmi les pays européens de la première heure, l’Italie a certainement été la plus tributaire des (et la plus manipulée par les) Etats-Unis, fait dû au bi-partisme qui fit longtemps s’affronter la Démocratie Chrétienne (la droite) et le Parti Communiste Italien (la gauche).

-Le PCI fut sans nul doute le seul parti communiste en Europe à avoir eu dans les années 70 une chance d’accéder au pouvoir (qui fut brisée par l'assassinat d'Aldo Moro*) .

-La collusion mafia-état de droite a toujours été de mise (il suffit d’évoquer la triste histoire du juge Falcone pour montrer qu’il n’y a pas si longtemps …)

-L’Italie se remet aujourd’hui encore à grand peine des « années de plomb » où le terrorisme (noir ou rouge) mena une véritable guerre à la démocratie.

-Les traditionnels partis ont fini par exploser : l’ex-Démocratie Chrétienne se retrouve par exemple dans ces élections pour moitié dans un camp, pour moitié dans l’autre, l’ex PCI s’appelle Rifondazione Comunista et fait partie de la coalition Centre-Gauche (et a été ces derniers mois l’épouvantail berlusconien favori), le Parti Socialiste qui fut le gouvernement d’alternance des années 80 a totalement sombré dans les nombreuses inculpations qui ont visé en tout premier chef son dirigeant Bettino Craxi et est informe.

 

On comprend donc que la possibilité de gouverner en Italie n’existe plus que par le jeu des alliances les plus larges (celle de Berlusconi va des sécessionnistes lombards aux néo-fascistes) et celle de Prodi -si vous avez bien lu ce que je disais plus haut de l’ex-Démocratie Chrétienne- serait, en France, un éventail qui irait de François Bayrou à Olivier Besancenot.

Ne criez pas ! En Italie, rien ne serait possible autrement.

 

Petit bilan.

Berlusconi a conduit l’Italie pendant cinq ans. Le personnage est tellement contestable que de l’extérieur, même ses alliés « apparents » (européens notamment) ne tenaient pas à lui voir accomplir un second mandat. Economiquement parlant, il laisse derrière lui un pays dans un état désastreux avec un taux de croissance quasiment à zéro, un déficit budgétaire à 3,8 pour cent du PIB dont la hausse a à peine dépassé les 0,6 pour cent, mettant l’Italie dans la queue des pays européens.

A l’intérieur, il a réussi, grâce à sa charge, à échapper aux sanctions judiciaires qui le guettaient pour de très nombreux scandales financiers en tant que « Capitaine d’Industrie ».

Il a muselé la parole médiatique car Berlusconi, c’est la mainmise totale et absolue sur l’ensemble des « véhicules » de  l’information au pays de Dante où les télévisions sont reines. Il détient à titre personnel plus de la moitié des chaînes et a peu à peu réussi à prendre aussi la haute main sur les autres ainsi que sur la télévision d’état, bâillonnant toute expression d’opposition. Le film « Viva Zapatero » de Sabina Guzzanti  en témoigne de façon alarmante et montre la propagande berlusconienne dans toute sa vile manipulation.

Personnage théâtral et exagéré, pantin gesticulant,  il a, à maintes reprises au cours de ces cinq ans, fait des déclarations outrancières qui auraient amené à une démission immédiate chez nous.

Il vient encore de conduire une campagne électorale d’une rare agressivité, allant dans sa mégalomanie paranoïaque jusqu’à se comparer à Jésus-Christ. La palme revenant à ce soir de la semaine passée, le 6 avril, où il a traité les possibles électeurs de gauche de « couillons » votant contre leurs intérêts.

Pour se rattraper le lendemain et dire qu’il s’était emballé et voulait en fait dire « masochistes » (quelques-uns des lecteurs de ce blog apprécieront l’art de la synonymie berlusconienne.)

 

Il n’empêche que malgré une nouvelle loi électorale passée il y a six mois dans le but de « minimiser » les résultats de la gauche si besoin était, l’homme de spectacle a réussi à transformer ces élections en une sorte de référendum plébiscite de sa personne qui, faisant oublier les véritables enjeux, démontre tout de même en ce jour que la moitié des italiens a voté pour lui. La « figure » Berlusconi ne représente donc pas le symbole « rejet » que l’on pouvait imaginer. Bien au contraire. Elle est un modèle de réussite pour 50 pour cent de la population.

 

On peut aussi s’interroger sur ce qui n’a pas fonctionné du coté de la coalition de centre-gauche. La peur du communisme ? Bah ! Il y a de nombreux maires de cet ex-PCI à administrer de grandes villes…L’absence de programme ? Il y en avait un que je qualifierai purement et seulement de « centriste ». Du pragmatisme qui ne m’aurait pas fait vibrer (je précise que j’aurais voté pour Prodi néanmoins).  Mais vraiment pas de quoi effrayer le « marché ».

 

Non, il est triste de constater que c’est une participation colossale et inattendue qui a fait basculer les votes de la sorte, envoyant à la poubelle projections et sondages.

Cette participation (et Berlusconi l’avait dit) devait profiter au Cavaliere si elle avait lieu. C’était celles de tous ceux qui se reconnaissent dans l’homme Berlusconi, pour lesquels il est la forme même du « rêve italien ».

Ce rêve est né dans les années 90, je ne me l’explique pas. Certes, la « combinazione » a toujours été une manière de vivre à l’italienne mais poussée à un tel degré, on ne l’avait jamais vue. Les opérations « Mains Propres » et, pour ce scrutin, l’appui unanime des intellectuels (allant du vieil Indro Montanelli à Nanni Moretti) à la coalition du centre-gauche n’ont eu aucun effet.

Pour un habitant transalpin sur deux, un homme corrompu, grossier et sans aucune « surface politique » sinon celle de l’apparat incarne l’Italie.

Je suis désolée de le constater mais il en est ainsi.

 

Même si elle conquiert les deux chambres, même si elle parvient à faire élire Prodi comme Président du Conseil (ce qui est encore à voir), la coalition centre-gauche n’a pas de victoire à fêter.

Et même si je lui souhaite, c’est évident, de réussir, elle a devant elle de nombreux écueils.

Les rumeurs font état de «demande de recompter pour vérification les bulletins nuls» puisqu’en définitive seulement 25 000 voix ont fait la différence à l’Assemblée. L'équivalent d'un « rione » (un petit quartier) romain. Du jamais vu !

 

En tout cas, à l’heure qu’il est, le conglomérat berlusconien ne reconnaît pas la victoire de la coalition de centre-gauche. Tout au plus tente-t-il une dernière carte en proposant une direction « collégiale » à l’allemande, refusée par Prodi, à juste titre.

Une telle alliance, summum du ridicule, mènerait définitivement ce qu’il reste de sentiment civique ou politique au sens noble du terme en Italie dans le gouffre.

 

On notera aussi que déjà hier soir l’ex-Président de la République Cossiga (encore un homme de « clarté », dont on se souvient qu’il était Ministre de l’Intérieur lors de l’affaire Aldo Moro* !) conviait ses confrères « sénateurs à vie » à ne pas voter la confiance.

[Tiens, pendant qu’on y est, un autre « sénateur à vie » est Giulio Andreotti dont tous savent qu’il fut le lien entre la mafia et le pouvoir durant trois décennies.]

De plus, tout tombe très mal, le Président de la République doit être élu les 12 et 13 mai, le mandat de Carlo Azeglio Ciampi arrivant à expiration.

On ne voit donc pas un gouvernement réellement en place avant fin mai.

Or en juin, d’autres élections (administratives et référendum sur la Constitution) attendent les Italiens.

D’ici là, gouverner quoi et comment ?

 

Un pays profondément (j’entends jusque dans ses racines) divisé, littéralement coupé en deux depuis hier.

Sur la figure d’un homme. Un seul.

Les Italiens, d’un côté comme de l’autre, ne s’attendaient pas à une pareille fracture.

Ils ne l’ont pas anticipée, ni vue venir.

Méfiance, vigilance donc.

Qu’il ne nous arrive pas la même chose !

Je vois pourtant quelque part chez nous les conditions se réunir toutes.

Petit à petit…

 

 

* Je ferai un jour une note sur Aldo Moro. En attendant, les intéressés se reporteront sur un moteur de recherche…

 

 

PS : Si je me suis autant intéressée à ces élections  (c’est finalement mon désir de parler d’elles qui m’a fait « rouvrir » hier), c’est que je souhaitais observer si le phénomène blogs (aussi fort en Italie qu’en France) avait ou non une incidence sur le résultat.

Notre Grand Gourou Blogosphérique français, marchand acharné de blogs payants, est tellement persuadé que ce sera déterminant en 2007 !

J’ai suivi minutieusement des centaines d’entre eux durant huit semaines.

Et bien non : les blogs italiens (grands et petits, de journalistes connus ou de simples citoyens)  étaient très bien conduits, remarquablement argumentés et majoritairement anti-Berlusconi. On voit aujourd’hui qu’ils n’ont pas eu grand impact sur le vote des Italiens !