Lorsque l’on est à bout de souffle physiquement (n’importe qui, vous, moi), on parle haché, maladroitement : les syllabes, les phrases, les idées s’entrechoquent.

Jacques Chirac est à bout de souffle. Politiquement. Disons-le clairement, c’est le cas depuis le 29 mai de l’an passé.

Il aurait dû partir alors. Il ne l'a pas fait.

Alors ce soir, il a promulgué le CPE tout en demandant deux retouches.

Deux, pas trois, pas quatre...

Où est l'espace ouvert au dialogue là-dedans?

Il ne s'agissait que de ménager la chèvre et le chou (les deux autres protagonistes).

Mettant sur la scène publique le drame du trio UMP : promulguer pour soutenir sans faille de Villepin, faire appliquer les deux retouches suggérées depuis plus d’une quinzaine par Sarkozy afin d’apaiser celui-ci.

Sauf qu’il est difficile de promulguer pour retoucher et qu’on n’a rien compris. Y a-t-il suspension ou non, en attendant ? En tout état de cause, cela change peu puisque ce que nous demandions, c’était le retrait. Parce que le CPE, c'est la mort du CDI et que la mort du CDI, c'est la précarité (projets impossibles, crédits refusés, logements inaccessibles etc.)

 

De toute façon, nous n’étions pas concernés, nous ne faisons pas partie de la scène de théâtre qui se joue entre les trois hommes.

Nous sommes sur une bande enregistrée « les cris de la foule au dehors », comme dans « Lorenzaccio »…

On nous a parlé de ces enfants et de ces parents qui s’inquiétaient et qu’on a dit avoir entendus.

On nous a causé, le sourcil dur, des casseurs des manifestations.

Mais, très curieusement, on ne « nous » a pas parlé. Jamais l’expression « certains parmi vous » ou autre n’a été prononcée.

Jamais il n'a été fait état du pourcentage de Français anti-CPE.

Pour le Président Chirac, nous ne sommes pas des interlocuteurs.

Quant aux aspirations « philosophiques » de ce mois de mars, qui étaient déjà présentes en filigrane dans le débat référendaire de l’an passé mais qui prennent cette année une toute autre portée puisqu ‘entonnées par des voix juvéniles, ce vouloir « vivre mieux », « vivre meilleur », « vivre la tête haute », alors là, pas un mot : ni vu, ni connu.

Passées aux profits et pertes.

Le grand politique, lui, joue au ras du sol.

 

« Ça veut dire quoi, dégueulasse ? » est la dernière réplique du film de Godard « A bout de souffle. », d'où aussi mon titre.

Et la réponse pourrait être: une allocution télévisée comme celle de ce soir.

Au fait, du Grenelle tant évoqué, quid ?

Rien.

Pauvre Libé, planté une fois de plus...

Et des annonces sur l'avenir de la politique globale d'emploi pour le pays ou contre la précarité? Nada, pas d'annonces, pas même d'effet d'annonce.

10 minutes au max pour cet embrouillis de langue de bois mal contrôlée, mal calibrée et c'était bouclé.

Bâclé.

 

Je vais revenir sur Chirac un peu plus bas.

L'essentiel, à l'heure qu'il est, la toute première question est celle de la suite à donner.

Apparemment (bien qu’aucun représentant de la CFDT et on sait ce que je pense d’eux ne se soit exprimé sur les chaînes hertziennes), le front syndical tient toujours la même ligne de conduite : il faut espérer que la grève du 4 avril soit plus puissante encore après l’affront de ce soir et surtout qu’elle ne soit pas un baroud d’honneur.

Je pense que les jeunes sont suffisamment déterminés pour éviter cela et même pour passer les trois zones dangereuses des vacances de Pâques en maintenant la mobilisation dans chaque académie.

Je sais aussi qu’ils seront assez responsables pour encadrer leurs actions à venir de la plus grande vigilance parce que c’est maintenant que les « infiltrés » pourraient réellement devenir dangereux. Bien que le gouvernement n’ait rien à gagner d’un gros incident puisqu’il mise tout désormais sur le pourrissement.

A nous de leur montrer que le printemps n’est pas l’automne et que les fruits sont en train de mûrir et non de pourrir.

 

Est-il possible de « gagner » encore, maintenant que le Triumvirat est passé en force par la voix de son Eminence ?

Oui, mais « façon » mai 68, en jouant les très longues prolongations, parce que selon moi, la crise est encore plus grande cette fois-ci et que les générations ne s’opposent pas mais au contraire se tiennent la main.

 

Nous serons dans la rue le 4 avril plus combatifs que jamais, plus nombreux peut-être parce que ce soir, je pense que certains (ceux qui gardaient quelque espoir) ont pris conscience qu’on se foutait de leur gueule….

 

Chirac, donc.

Ce soir, cela sentait la fin de règne. Même la sonorisation n’était plus à la hauteur, tout le début de l’intervention était décalé, comme en stéréo.

Le fond de teint trop foncé, la bouche amère.

Pas un seul sourire, pas un geste d’ouverture avec les mains.

C’est terminé depuis que ses deux requins lui bouffent les talons, c'est-à-dire depuis qu’au soir du référendum, ils ont su qu’il ne pourrait en aucun cas briguer un troisième mandat.

En ne partant pas, il s’est mis en otage entre leurs mains. La suite, on la connaît…

 

Jacques Chirac est un homme du XXème siècle.

En ce temps-là déjà aussi, on voulait faire carrière en politique mais il y avait une nuance de taille qui change tout : on ne le faisait pas que par pur opportunisme, on voulait « marquer l’Histoire de France », celle de nos bons vieux manuels scolaires.

C’est une culture de l’Etat diantrement différente.

Chirac a deux références en politique : De Gaulle et Mitterrand.

Bien sûr, il aurait voulu égaler l’une ou l’autre (voire les deux) de ces références.

 

Je n’ai que peu de souvenirs de De Gaulle ( question d'âge mais aussi parce que je ne suis pas de droite ).

Je sais que nous devons au Chef du Gouvernement Provisoire qu’il fut à la Libération la Protection Sociale, le Droit de vote aux femmes et de nombreuses nationalisations…

Elu Président de la République en 1958, réélu en 65, il fut l’homme qui peu après mai 68, organisa volontairement un référendum, s’engageant à partir si ses deux propositions d’alors (régionalisation et suppression du Sénat) étaient rejetées.

Elles le furent : il partit.

Mes deux images de De Gaulle sont donc celle, purement livresque, de la Libération et celle, vue enfant sur des magazines, d’une silhouette noire luttant contre le vent d’Irlande.

Je lui reconnais d’avoir toujours su préserver une haute idée de l’indépendance de la France.

Je connais ce dont nous lui sommes redevables.

Un Général en pleine gloire et ce vieillard marchant sur une plage. 

Belle vie, superbe trajectoire. Digne.

 

J’ai évoqué souvent François Mitterrand.  Au-delà des avis tranchés, mon Mitterrand, je sais que c’est grâce à lui que la peine de mort a été abolie, que nous avons connu une période de retraite à soixante ans ( abolie en deux temps: par Juppé en 1995 puis par Raffarin en 2003 ), une cinquième semaine de congés payés, un accroissement de la possibilité d’accès des femmes à la vie sociale et politique et aussi des nationalisations.

J’aime moins et l’ai déjà écrit, son second septennat, lui accordant toutefois la caution d’être celui d’un homme malade auquel je ne reproche en définitive que d’avoir très mal su déléguer son pouvoir. Quant à sa vie privée, je m’en fiche royalement.

Pour les deux images, elles sont vivantes en moi : le vainqueur du 10 mai 1981 à Château-Chinon, s’exprimant en gilet de laine et puis le promeneur du Champ en Mars de 1995 qui s’en allait en casquette à son rendez-vous avec la Faucheuse.

Un destin. Mystérieux. Fascinant.

 

Quelles deux images garderons-nous de Chirac : la remontée des Champs-Elysées en 1995, suivie pour la télé par la moto de Machin-Chose, bien sûr.

Et la seconde ?

 

Et pour le bilan ?

 

Puisque nous en sommes à parler du CPE, sachez dès avant sa mise en œuvre, qu’il y a 20-25 ans, un jeune pouvait avoir son premier CDI à 19 ans ( aujourd’hui 27 ans), et qu’il vivait chez ses parents jusqu’à 20-21 ans en moyenne ( 25 aujourd’hui)…

 

Je ne sais si les événements des jours qui viennent me redonneront l’occasion de m’exprimer à nouveau ici sur ce sujet mais je donne d’ores et déjà rendez-vous à tous/toutes et partout mardi 4 avril…