Voici la note que je n’ai pas postée hier soir, hésitant encore passé minuit.

Si je choisis de le faire néanmoins à retardement, c’est pour avoir entendu le leader de la CGT dire aujourd’hui que l’on s’attend pour mardi 28 à une mobilisation forte mais moins cependant que le 18 mars.

C’est ce qu’il faut éviter  à tout prix. Ce texte s’adresse prioritairement à ceux de ma génération, quarantenaires salariés du privé ou du public. Nous sommes concernés nous aussi. Nous ne pouvons être absents de ces rues où tout va se décider ce mardi….

 

 

Parfois et presque quotidiennement ces jours-ci, mon blog me pèse et j’ai envie de le laisser choir.

Lui conserver sa « ligne éditoriale » ce soir relèverait de l’imposture.

Ce n’est pas parce qu’il a une connotation « BDSM » que je suis là à braire « Oui not’Monsieur, oui not’bon Maître »…

En ce moment, c’est autre chose qui se « joue », quelque chose devant quoi personne ne devrait être « soumis ».

 

Je proviens d’un milieu qui, il y a deux générations, était  ouvrier des deux côtés familiaux. Agricole et communiste du côté de ma mère, usinier et curieusement de droite gaulliste du côté de mon père (gaulliste très probablement à cause des quatre années et plus de déportation en Pologne après la « drôle de guerre » d’un grand-père que j’ai fort peu connu).

A la génération suivante, l’Ecole ayant alors joué son rôle de levier social, tout le monde, et des deux côtés, était fonctionnaire.

Et s’impliqua en 68. Pas forcément donc sous le même drapeau!

 

Or, nous ne sommes pas en mai 68 où on luttait contre un passé enkysté mais en 2006 où nous combattons un avenir imposé.

Depuis quelques années, nous assistons au démantèlement de toutes les protections sociales que nous avions : cela a commencé par les retraites, puis la Sécu et maintenant la dernière charge se porte sur l’emploi.

Evidemment, les trois points que j’évoque, c’est à dire le délabrement du « tissu social », sont datés de la Présidence Chirac mais je suis prête à admettre que (même hors période de cohabitation) le second septennat mitterrandien n’avait pas été brillant sur ce point.

Il n’empêche que nous en sommes arrivés là.

Rajoutons-y les manipulations de tout poil avec les traditionnels boucs émissaires (racisme et/ou xénophobie, défiance vis-à-vis du chômeur, des « assistés » etc.) et nous avons le contexte complet du mot qui est au centre de ce printemps.

Ce mot qui flambe en toutes lettres et qui plombe l’avenir semblait devenu obsolète il y a quelques années encore : c’est « Précarité ».

 

La précarité ne touche pas seulement les jeunes concernés par l’actuel CPE, prenez-en conscience : elle vous atteint même si vous avez 40-50 ans.

Lorsque je calcule quelle sera ma retraite, que je suis attentive à la hausse du coût de la vie etc., je m’aperçois d’une chose, c’est que même mon avenir est aléatoire.

Dans le sens où les classes sociales moyennes comme la mienne sont en « voie rapide » de paupérisation.

Or, jusqu’à cette décennie, les choses se passaient à peu près dans cet ordre : les parents et les grands-parents (jeunes retraités) avaient les moyens d’aider la troisième génération à débuter, soit directement financièrement soit en se portant caution pour un crédit. C’était l’ascenseur du « tissu familial ».

Le même fonctionnait à l’envers : les générations se succédant sur un même lieu de vie, les jeunes donnaient le coup de main « physique » aux plus vieux, évitant les placements en « mouroirs ». Ce n’est plus le cas, « mobilité » (autre mot déjà entré dans les mœurs) oblige.

Aujourd’hui, quand je regarde mon degré d’endettement et que je constate, lorsque celui-ci s’abaissera, le peu de retraite que j’aurai, je ne me vois pas en mesure d’aider mon fils comme mes parents et grands-parents m’ont aidée.

En projetant cette situation sur l’ensemble de cette même classe moyenne, si le jeune a à porter le poids d’un CPE et de la fameuse « mobilité » ensuite, je vois mal comment il s’en sortira.

Et les couches sociales moins favorisées encore, comment vivront-elles ?

 

Cette précarité c’est, nous dit-on, la dette à payer pour un monde qui bouge et contre lequel nous ne pouvons rien.

Ping ! Arrivent alors les grands mots en -tion : mondialisation, délocalisations …(On croirait entendre les litanies BDSM : domination-soumission-humiliation-punition…)

Sans compter qu’à propos de dette, on nous sort celle du pays comme un épouvantail. Cela n’a pas empêché l’Etat, il y a quatre jours, devant le dépit de GDF pour la « maigre » augmentation obtenue de ses tarifs au 1er avril (25 pour cent tout de même depuis juillet dernier) de leur promettre une aide…Un Etat, en somme, bien plus préoccupé des actionnaires de GDF que de ses propres administrés.

Un Etat sorti des urnes du Référendum sur la Constitution Européenne où les Français avaient fait entendre un « Non » clair eu égard, justement, à une Europe pour laquelle nous étions en  manque d’assurances sur le social et ressentions la crainte de…la précarité.

Nous ne sommes pas même un an après et alors là, on peut dire que nous avons été entendus…

Par des sourds !

Ou des hypocrites. Je conseille d’aller relire le speech présidentiel au lendemain de ce référendum.

 

Les hommes politiques qui comptent (pour du beurre en fait puisque l’Europe est toujours là pour leur tirer les oreilles) sont des carriéristes.

Aujourd'hui, on devient « politique » comme on devient chanteur, l’aspiration étant aux plus hautes marches du podium  (l’Etat si possible, sinon le Bureau National du Parti, la Députation (-tion !), la Mairie…) et non à l'intérêt national.

On fait donc carrière avant tout. Pour cela, il faut marquer des points contre les adversaires (c’est la Star’Ac, oui.)

De Villepin n’a jamais affronté le suffrage universel.

Pour acquérir d’ici 2007 une stature d’Homme d’Etat qui le rende plausible face à Sarkozy (sorti gagnant du feu des banlieues), il choisit de jouer la botte du 49.3 sur une loi dont le CPE n’est qu’une partie minime (qui plus est, votée à l’Assemblée par quatre pelés et un tondu mais qui sont – et cela est indéniable en démocratie – nos représentants élus.)

Confronté comme le fut Raffarin à « la rue », il ne peut céder. Il jouerait son billet d’entrée pour la Présidentielle 2007 en perdant toute crédibilité (il l’a déjà perdue mais n’en est pas conscient, hélas ! et est en train d’ouvrir, non un boulevard, mais une voie royale à son rival).

Comme on le voit, là-haut, dans ces sphères, on est loin de se préoccuper de la précarité pour les générations futures. 

On est dans un jeu d’échecs.

Les pions (les pièces mineures), ce sont nous dans le meilleur des cas et les syndicats dans le pire.

Car lorsque les syndicats négocient, c’est pour aboutir à des compromis. 

Un compromis ce n’est que très rarement l’obtention d’un retrait, une abrogation.

En général, c’est un sparadrap sur une jambe de bois, histoire que les gens aient un peu de poudre aux yeux, replient les banderoles et rentrent chez eux, avec quelques jours de grève (et donc de salaire ) en moins dans la poche…mais croyant que…

Je n’ai pas oublié que c’est la CFDT qui a fait capoter le mouvement de grèves dans la fonction publique en 2003.

Je me méfie de cette même organisation syndicale pour les jours à venir.

 

Parler des syndicats m’amène à parler de la gauche.

J’ai parfois l’impression de ne fréquenter que des gens de droite même quand ils sont…de gauche.

Partout, c’est le même fatalisme qui règne (fatalisme savamment entretenu par les médias qui nous ramènent invariablement sur leurs plateaux les « usual » observateurs étrangers qui dépeignent le Français comme un indécrottable fossile) : la création d’emplois ne peut passer que par des incitations (-tions!) financières ou juridiques vers le Patronat.

On sait pourtant, ne serait-ce que depuis Balladur, que c’est faux.

En effet, les entreprises fonctionnent toutes selon le même modus operandi : profiter des départs en retraite pour réduire leurs effectifs, fermer leurs unités de production lorsqu’elles s’avèrent en dessous de la hausse programmée de leurs bénéfices.

Je prendrai Nestlé pour exemple. Je sais que l’entreprise en question n’est pas sous capitaux français mais c’est un cas que je connais bien et nos entreprises nationales agissent de la même façon.

Nestlé a fermé son usine marseillaise parce qu’elle ne faisait QUE 9% de bénéfices, la barre étant fixée à 13% pour assurer des dividendes « souriants » aux actionnaires (pour comparer, songez au taux de votre livret A !).

Mais même la gauche continue à penser l’incitation (-tion !) comme panacée (il y aurait pourtant quelques autres pistes inexplorées que l’hebdo « Marianne » explique dans son numéro n° 466 paru aujourd’hui).

Il faut dire que la gauche, c’est quoi aujourd’hui ? Sûrement pas Jaurès !

Je regarde vers l’ Italie.

D’ici quelques semaines, les Italiens vont peut-être pouvoir se débarrasser de Berlusconi. Le conglomérat de gauche qui lui fait face et qui est donné gagnant est dirigé par Romano Prodi.

Qui est Romano Prodi ?

Un homme de « centre gauche ».Une sorte de Jacques Delors. On l’a vu agir à la présidence européenne.

Bien sûr, vu la personnalité berlusconienne (cet homme est dangereux !), il faut souhaiter à Prodi de gagner.

Mais…de là à le dire de gauche !

Pourtant, en 2007 nous risquons de vivre le même dilemme : un substitut français de Prodi contre Sarkozy (et cet homme-là aussi est dangereux !)

Vous voyez tout de suite quelles seront nos possibilités de « choix ».

 

La gauche française souffre d’une absence totale de projet porteur : réfléchissez aux propos d’un DSK et dites-moi si vous attendez de lui des lendemains qui chantent…

Ecoutez Madame Royal et affirmez-moi qu'elle vous emballe dans l’espoir de changements considérables.

A quelques virgulettes près, je ne sens pas de substantielles différences entre la gauche et le centre.

Mon nouveau voisin de palier venant du Béarn me parle politique : tous ses propos et non son accent m’avaient amenée à être convaincue d’avoir face à moi un UDF.

Et bien, il est membre actif du PS…Ça en dit long, ça aussi.

Je n’accorde même pas à cette gauche le crédit de vouloir défaire ce que la droite a fait depuis cinq ans : s’ils en avaient l’intention, ça se saurait.

 

J’ai des amis communistes qui tiennent un autre discours mais ils sont peu nombreux et surtout, il n’y a pas de jeunes, pas de relève chez eux.

Quelques « anars » comptent aussi dans mon cercle de relation : bien sûr, ils ne votent pas, critiquent tout le monde (mais surtout la gauche) et ne font jamais rien.

Je dois toutefois noter que quelques-uns d’entre eux (une poignée) marient leur engagement anarchiste avec une participation à des mouvements de l’ultra-gauche. Ceux-là s’engagent et manifestent.

 

Il reste quoi, me direz-vous ?

Il reste nous. Les sans-grade et les sans-carte.

Tant que la précarité ne nous a pas encore atteints. Tant que nous nous battons dans l’espoir de laisser un monde vivable à nos enfants, tant que nous luttons aux côtés de ces étudiants à peine adultes qui ont le courage de dire « Non ».

 

Pour eux, on parle de reporter les examens. A cet âge-là, un examen reporté c’est tout de même un sacré enjeu.

Et pourtant, ils prennent leurs responsabilités.

Prenons le 28 mars celle d’une journée de salaire en moins et soyons dans les manifestations pour montrer que « la rue » n’a pas dit son dernier mot.

 

Car d’autres journées se profilent déjà…