AURORAWEBLOG BDSM Jalousie

                                                      Photo © Ralph Kerpa

 

 

Je pense qu’il n’est plus utile de préciser que lorsque j’écris une fiction, nous n’en sommes pas les personnages.

Pas plus que toute autre personne vivante ou décédée ne peut y être reconnue. Il s’agirait alors d’une coïncidence purement fortuite.

 

 

Il en est ainsi depuis toujours. Les messageries, les chats BDSM, il fait ce qu’il veut dessus et elle aussi. Ce n’est tout de même pas lui qui lui interdit de chercher à faire des rencontres. Pas d'un autre S&M, évidemment. D'ailleurs, elle n'en voudrait pas.

De femmes bien sûr. Ou d’un homme soumis si elle veut. Et il leur arrive même de chercher ensemble et de partager des esclaves femelles.

Bon, là, c’était dit, c’était ainsi, c’était lui qui faisait une recherche. Pourquoi est-elle allée prendre la mouche et faire un pareil drame parce que son annonce comprenait les mots « jolie histoire » et « jeune femme » ?

 

Ils roulent depuis quelques heures déjà et elle n’a pas dit un mot.

Elle lui tourne obstinément la tête et regarde par la fenêtre.

Les paysages  se succèdent et il voit dans le reflet de la vitre que ses yeux essaient de rester fixes mais le tremblement continuel des paupières les trahit à chaque instant.

Ce matin, ils se sont levés tôt. Lui avant elle. Ou peut-être a-t-elle feint de dormir encore. Il l’a observée tandis qu’elle dormait ou faisait semblant.

Il pense pourtant qu’elle devait dormir d’un mauvais sommeil parce que sa bouche avait une moue qui lui traçait deux longs sillons jusqu’au menton et que ses lèvres étaient plissées par une multitude de petites rides.

 

Peut-être aurait-elle envie de parler. Non, non surtout pas.

Je suis là, pense-t-il. Je suis toujours là, je reviens toujours vers toi comme l’élastique d’une fronde.

Qu’est-ce qu’elle voudrait ? Des excuses pour ces deux mots « histoire » et « jeune » ?

Et bien, il n’est pas habitué à en faire.

 

Et puis quelle affaire ! Il y en a donc encore eu un ou une pour aller lui répéter les termes de ce message qui n’était pourtant pas placé là pour y rester indéfiniment. Toute cette confusion, toute cette fureur pour une annonce momentanée, ce qu'on nomme un flash. Quelle affaire !

 

Et lui, pourquoi ne pas penser non plus à lui et à ces nuits où il  est agité comme par une manie, une démangeaison, quelque chose qui empêche de trouver le sommeil ?

Ces nuits où l’on se sent le corps à la fois trop vide et trop plein. Et où l’on sent  aussi le propre poids de son âge. Alors, l’idée d’une proie jeune rend comme un loup cherchant qui dévorer.

Et au beau milieu de ces nuits-là, on se demande si quelqu’un d’autre que celle qui dort à nos côtés serait capable de nous changer encore un peu, de nous marquer encore, de tirer hors de nos tripes cet entrelacs emmêlé d’on ne sait quoi qui grouille et fait tellement de bruit, tellement de mal… Quelqu’un qui nous regarderait d’un œil neuf, d’un œil qui s’offre, un œil à aveugler.

Oui, autre chose que la chaleur et l’accoutumance. Saisir, prendre, plier, broyer, percer, envahir, posséder. Soumettre. C’est cela qui fait se sentir maître. Du monde. Oui, oui. Qu'ils disent ce qu'ils veulent, après ça!

Et cette sensation n’est pas inépuisable. Il y faut du sang neuf à tous les coups. Du moins, c'est comme cela que lui sent les choses. Les choses, tu parles...Un besoin, oui, un besoin vital pour lui. Et ce que tous les autres pensent, il s'en fout. Comme il s'en est toujours foutu dans sa vie. Privée. Publique.

 

Il conduit trop nerveusement.

Il y a une aire de pause sur l’autoroute. Il s’y engage, arrête la voiture. Il n’a pas le temps de la voir ôter sa ceinture qu’elle est déjà sortie.

Dans la station-service, devant la machine à café, il l'aperçoit de dos, splendide masse de cheveux blonds, mais dans le miroir rond au-dessus, ce sont les traits marqués d’une femme d’un certain âge qui se lisent.

Elle se dirige vers les toilettes.

 

Quiconque d’autre que lui songerait qu’il y a une sortie par là et qu’elle pourrait…

Quiconque d’autre que lui parce que dans dix minutes elle sera de retour comme d’habitude, comme depuis huit ans à chaque fois que…

Il sait qu’elle est seulement allée pleurer un bon coup.

Il se maudirait bien mais il la maudit elle aussi.  Quoi qu'il arrive, c'est à elle qu'il reviendra toujours. L'élastique d'une fronde. Il n’est pas de meilleure image. A quoi bon le répéter sans cesse !

 

Il décide d’acheter le journal.

Dans la queue à la caisse, derrière lui, il y a une  blondinette qui ne doit pas avoir vingt-cinq ans avec un superbe tatouage sur le bras et un nombril découvert qui révèle un triple piercing. Son jean taille basse la serre de façon incroyable, à dessiner la forme de son sexe. Il la regarde. Elle lui rend un regard insolemment complice.

 

S’il lui donnait sa carte de visite ?

On ne sait jamais...